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Bien avant
la guerre franco-prussienne Offenbach avait rêvé de collaborer avec Victorien
Sardou. Un contrat avait été même signé avec le théâtre de la Gaîté pour
la création le 15 octobre 1870 d’un opéra féerique en 3 actes.
Sardou
avait rédigé un livret qui prédisait, sous forme de sous-entendus évidemment,
la chute de l’Empire. Le texte était tiré d’un conte d’Hoffmann L’histoire
héroïque du célèbre ministre Klein Zach, surnommé Cinabre. Ce nouvel
ouvrage avait pour titre Le Roi Carotte.
Évidemment,
la création ne put avoir lieu à la date initialement prévue par suite des
hostilités, et il fallut attendre le 15 janvier 1872 pour que l’œuvre
apparaisse sur la scène de la Gaîté. Victorien Sardou avait alors apporté
des modifications au livret initial : le lieu de l’action se déroulait désormais
en Hongrie, et non plus en Allemagne ; quelques discussions du conseil des
ministres avaient été supprimées ainsi que des combats qui auraient pu
choquer un public encore traumatisé par les événements récents. Par contre
l’auteur ne modifia pas son dénouement qui annonçait le retour de
l’Empire. On retrouve ici ce qu’Offenbach et ses collaborateurs avaient
introduit dans leurs ouvrages antérieurs : politiciens tournant au gré du
vent, souverains risibles, potentats sans pouvoirs, une princesse mondaine des
plus frivoles et un jeune prince plutôt farfelu, entouré de dignitaires se
comportant comme des marionnettes.
Mais la pièce est longue et
pas toujours très compréhensible pour un public qui, par exemple, croit
reconnaître Napoléon dans Le Roi Carotte, alors que Sardou pensait à Fridolin !
Heureusement la musique d’Offenbach et la splendeur de la production
compensent le côté touffu du livret.
Le
Roi Carotte est peut-être d’ailleurs parmi les ouvrages précurseurs de
l’opérette à grand spectacle qui fit la gloire bien plus tard du Châtelet
et de Mogador, le côté visuel étant particulièrement impressionnant. À la
demande d’Offenbach, de nombreux « clous », utilisant de nouvelles
dispositions techniques, émaillaient le spectacle : défilé des insectes,
reconstitution d’une ville antique, tableau des armures qui s’animent… Les
costumes étaient également magnifiques. Tout avait été prévu pour émerveiller
le public.
En tête de distribution,
Zulma Bouffar fut un exceptionnel Robin Luron, Anna Judic, dans son premier
grand rôle, incarnait la capricieuse Cunégonde et. Jacqueline Seveste était charmante en
Rosée ; la distribution masculine était à
la hauteur.
Lors de la première, les réactions
du public furent contrastées : l’introduction de la politique dans la pièce
indisposa certains spectateurs, les autres s’enthousiasmant devant la beauté
du spectacle et la musique d’Offenbach qui ne comportait pas moins de 31 numéros,
particulièrement réussis.
Quoi qu’il en soit, le
succès fut là. Après des débuts modestes, les recettes du Roi
Carotte devinrent progressivement très bonnes. D’après Schneider,
l’exploitation du spectacle s’arrêta à la 149ème représentation.
La raison ? On avait promis une prime aux auteurs si l’on atteignait la
150ème ! Jean-Claude Yon, après de soigneuses vérifications,
a été en mesure d’affirmer que l’ouvrage avait en réalité tenu
l’affiche jusqu’au 28 juillet 1873, totalisant 198 représentations. Malgré
la jauge du théâtre (1800 places), les coûts d’investissement et les frais
de représentations ne permirent pas au directeur Boulet de rentrer dans ses
frais.
Le
Roi Carotte n’a jamais été repris à Paris depuis sa création
jusqu’en 2008, année au cours de laquelle « Opéra Eclaté »
l’a présenté dans une nouvelle production mise en scène par Olivier
Desbordes (Théâtre Silvia Monfort).
Pour mémoire, signalons les
représentations données à Amsterdam en 1990 en néerlandais (« Opérette »
n°77). |